Accompagnateur plutôt que Médiateur
Le dernier numéro du BBF (2007, n°6) revient sur la notion de médiation, avec un article d'Abdelwahed Allouche, "La médiation dans les bibliothèques publiques", et un d'Olivier Chourrot, "Le bibliothécaire est-il un médiateur ?". Je m'attarderai pour le moment sur ce dernier, qui correspond assez à mes préoccupations actuelles et me permet de les confronter aux siennes.
Après avoir laissé de côté la "conception hédoniste" de la médiation, qui a pour finalité de "susciter le plaisir de lire", en interrogeant : "une bibliothèque fondée sur le plaisir peut-elle être une bibliothèque pour tous ?" (ce qui est source de plaisir pour l'un est source d'exclusion pour l'autre), il critique la médiation comme "instance de validation", "valeur ajoutée du bibliothécaire dans le grand vrac informationnel", et pose une autre question :
Je ne peux que le suivre dans ses interrogations. Cela fait longtemps que l'on essaie de placer les besoins des lecteurs au dessus du "plaisir" que transmettrai un bibliothécaire omniscient. Qui sommes-nous pour vouloir ainsi guider le bon peuple vers le savoir ? Patrick Bazin avait déjà mis des réserves sur nos ambitions dans un article du blog de Livres-hebdo, Trois hypothèses sur les bibliothèques, que j'ai plusieurs fois commenté ici, ici, ici et là."De surcroît, la notion de validation est à manier avec prudence : que valide-t-on exactement ? Se borne-t-on à distinguer des éditeurs et des auteurs « fiables » de ceux qui ne sont pas dignes de confiance ? Selon quels critères ? Ce faisant, ne court-on pas le risque du conservatisme ? Ou, au contraire, s’intéresse-t-on à la validation des contenus ? Mais alors, la compétence du bibliothécaire suffit-elle face à la segmentation extrême des champs scientifiques ? À définir la médiation par la validation, on atteint un point aveugle du métier de bibliothécaire...
Les systèmes de co-construction des savoirs employés par certaines communautés de la Toile ne sont pas, de ce point de vue, moins fiables que la décision isolée d’un bibliothécaire. Fondés sur l’interaction et la transparence, qui permettent un contrôle croisé des contenus, ils génèrent des modalités nouvelles de validation."
Olivier Chourrot substitue à ces notions celle de la médiation "moteur du désir". Allez voir son analyse de plus près, j'en tire juste cette phrase :
Il termine son article sur une proposition à laquelle je souscris, celle de "l'accompagnement" (que les travailleurs sociaux connaissent bien, leur fréquentation doit m'y conduire) :"La mission citoyenne de la bibliothèque peut être comprise comme sa capacité à lutter contre la violence sociale, en proposant aux usagers des médiateurs non rivalitaires, qui font croître le désir en le libérant ; conception qui éclaire une fonction essentielle de la lecture, à condition que l’on refuse de se laisser enfermer par la notion de « plaisir », au fond très restrictive. À la finitude du plaisir, préférons l’infini d’un désir toujours renouvelé."
Je commentais récemment des propositions de Le Crosnier concernant les missions des bibliothèques, devant se tourner vers un renforcement de la création participative ou de la communauté. On est là toujours dans une bibliothèque qui prend en compte le citoyen dans toutes ses dimensions et en particulier dans ses "besoins sociaux". On y va de plus en plus, et internet nous y incite fortement parce qu'il fonctionne ainsi et qu'il fonctionne plutôt bien."Au recours incantatoire à la notion de médiation, les bibliothécaires doivent privilégier une réflexion sur la différenciation de l’accompagnement du lecteur. Les implications d’une telle démarche sur les locaux, l’organisation des collections, les services, la gestion des ressources humaines, peuvent être fortes. En particulier, l’articulation entre l’offre documentaire et les besoins sociaux – en matière de formation, de vie sociale et professionnelle, de recherche d’emploi – est à repenser dans le cadre d’une rénovation de la relation de service public."
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