Sanctuaire Vs Centre Commercial
Dans l'article récent sur la mort de Grand Public écrit en réponse à l'interview de Poissenot dans Livres-Hebdo, j'ai provoqué un peu (certains diront comme d'habitude) en proposant un modèle de bibliothèque basé sur le centre commercial. J'ai même un peu enfoncé le clou en disant que la vraie vie était sur le web 2.0 et que la vie "virtuelle" était dans nos équipements. Et voila que biblio.fr publie le 13 et/ou 17 juin un article de "Hectorne" en réponse au sociologue. J'ai pas mal de points d'accord avec lui, en particulier à propos de l'image que nous devons donner de nos services (de la matière pour d'autres articles, nous y reviendrons). Mais un passage de la fin attire mon attention et occulte un peu le reste :
"L'enjeu, pour nos équipements aujourd'hui, est d'imposer et de s'imposer à soi aussi le temps de la réflexion. Si la bibliothèque se laisse imposer le temps de la société qui l'environne, si elle ne parvient pas à imposer le temps qui est le sien et qui est le temps lent de la culture, alors nous irons d'errements théoriques en escamotages pratiques. Nous perdrons les moyens mêmes de défendre la nécessité du sanctuaire qu'est une bibliothèque, sanctuaire qui est une chance pour chacun, qui fonde le respect de la population, même non fréquentante, pour nos équipements."
Il semble que nous ayons là deux "modèles" relativement différents : celui du centre commercial et du web 2.0, qui "se laisse imposer le temps de la société", et celui du "sanctuaire" qui veut imposer le "temps lent de la culture". Je crains qu'il ne faille quelques arbitres de taille pour que nous puissions nous affronter sportivement et dans le respect mutuel. Vraie vie contre Virtuel, sauf que pour moi aujourd'hui le virtuel est dans nos "sanctuaires" et la vraie vie dans cet espace "participatif" (je ne sais pas si les philosophes aiment beaucoup ce mot), et que c'est lui que nous devons accompagner si l'on veut permettre cette "démocratisation de la culture" qui nous est si chère.
Le web 2.0 c'est le participatif, le collaboratif, le débat d'idées. Ce que nous faisons. Et cela me permet de faire un commentaire méthodologique. Les discussions de fond sur biblio.fr sont rares heureusement, car pénibles à lire. Les malheureux auteurs qui mettent un doigt d'humour, une pointe d'ironie, une once de provocation, sont immédiatement pris au premier degré et irrémédiablement descendus de leur piedestal. J'avoue qu'en suivant "Hectorne", je préconiserai la lenteur plutôt que la précipitation qui fait prendre au premier degré des propos anodins ou humoristiques. Le dernier étant la citation de St-Paul, mais il y en a régulièrement. Le cas cité plus haut est différent : l'article de LH est un article de journaliste (et tout ceux qui ont été interviewé en connaissent les limites en matière de fidélité). Pourquoi le prendre comme un cours de fac ou un manifeste dans lequel toute la pensée de l'auteur transparait, et l'analyser mot-à-mot, trou-à-trou. Et puis on sait bien que ce ne sont pas les sociologues qui font les bibliothèques, ils questionnent juste la société (mais c'est vrai que nos "sanctuaires" ont leur propre "temps" et ne sont pas tout à fait dans la société). Quatre pages d'analyses c'est long (il a fallu l'imprimer cet article pour le lire et essayer de comprendre), les blogs ne nous y habituaient plus. Le problème est que si l'on veut répondre aussi mot-à-mot, il va en falloir huit, puis seize, etc. Cette formule de blogs avec de petits articles engendrant de petites réponses me convient. Reste ensuite à faire suffisamment d'articles pour exprimer une pensée plus globale et cohérente. La forme de discussion est bien sûr différente, on est moins sur des débats philosophiques généraux (cette lenteur de la culture, ce sanctuaire ?) que sur des discussions point-à-point (le fast-food du coin ?).
Pour en revenir à Hectorne, comment faut-il prendre son "sanctuaire" ? Au premier degré ? (j'en ai quand même envie, tant pis pour moi si je me trompe). Et alors là Hectorne représente tout ce que nous (moi) exécrons et contre lequel nous (moi) luttons depuis 25 ans. Comme une provocation pour susciter le débat ? C'est possible. Comme un propos si subtil qu'il devient définitif faute de savoir y répondre (vu le manque de réponses sur biblio.fr ça doit être le cas). Mais c'est vrai que biblio.fr n'est pas un lieu de débat (ce qui n'est pas une critique, mais ça n'est pas un lieu de débat, il n'y a rien de choquant à cela).
Bon, c'est la fin de l'année, j'ai peut-être du mal à comprendre ce qui se dit, il est temps que je retrouve ma Puisaye adoptive. Mais s'il vous plait, quelqu'un peut-il me dire s'il faut prendre au premier degré ce "respect de la population, même non fréquentante" ? Il vaudrait donc mieux un "sanctuaire" respectable et non fréquenté ? Je suis un peu perdu, aidez-moi !
Comments
Je ne trouve pas l'article de Hectorne sur Biblio-fr. A quel date a-t-il été publié?
Je réponds sur "le respect de la population, même non fréquentable" il s'agit là d'un humour que l'on placera au-delà du second degré. Une phrase qui au 1er degré est inacceptable et donc doit être lue au second degré, et là elle est drôle, on dira plutôt ironique, car nous savons que certains de nos établissements, lieu d'échanges entre public et personnel lettrés ou la culture est reine, il n'est pas facile d'accueillir que dis-je de supporter quelques ignares égarés dans ce sanctuaire.
Je ne stigmatise rien ni personne, je dis seulement que dans un pays ou l'orthographe est toujours et encore un marqueur social, il faut un professionnalisme à toutes épreuves (qualité de l'accueil etc...) pour éviter des attitudes peu justifiables autour de cette belle idée de culture. Je ne serais pas le premier à jeter la pierre... , on fait tous des gaffes involontairement.
Ensuite pour participer au débat de fond que tu lances, je crois que nous devrons faire tôt ou tard un effort pour définir ce qu'est une bibliothèque ou un service de lecture publique.
Voici une définition que je propose : La bibliothèque est le service public du droit à l’accès à la connaissance.
Service public au sens juridique et donc précis du terme notamment un service public est accessible à tous.
Droit à la connaissance au sens ou nous vivons dans une société de l'information et de la communication mais la connaissance est un concept plus exigeant que le droit à l'information.
A partir de là, les questions de bâtiments, de sanctuaires, de centres commerciaux de liens sociaux, d’accueil, d’ouverture le dimanche me paraissent accessoires et non essentielles au sens propre de ses termes. Ce sont des accessoires pour atteindre ce qui est le cœur de notre métier : le service public du droit à l’accès à la connaissance.
Nous ne pourrons en effet jamais nous mettre d’accord sur nos besoins si nous ne définissons pas précisément ce qu’est notre activité.
équipements." (peut-on parler ici de fréquentant non-fréquentable ?)
Sur la fin de ton message, je répète aussi souvent qu'il faut bien redéfinir à quoi on sert. Et la notion de connaissance est juste. Mais les autres points ne sont pas accessoires, ils sont le fondement de ce qui va permettre l'accès à cette connaissance (mais aussi quelle connaissance ?). Bon on reprend tout ça à la rentrée. Bye.