Les bibliothèques, oubliées des politiques d'intelligence territoriale
Les observateurs de la révolution que nous vivons aujourd'hui le disent bien, les internautes auront besoin de médiateurs pour accéder à l'information recherchée sur le net... Joël de Rosnay l'exprime bien dans La révolte du pronétariat : des mass média aux média des masses :
"Le besoin de nouveaux médiateurs humains, capables d'aider l'utilisateur à faire le tri, à évaluer, à hiérarchiser, à valider, à organiser l'information, va se faire sentir de façon croissante. Une classe d'intermédiaires (des "infomédiaires") est en train de se constituer : ni journaliste, ni personnes de pouvoir, ils contribueront demain à façonner l'opinion publique en étant identifiés par les utilisateurs comme étant des référents." (p.85).
Le rêve du bibliothécaire, non ?
Tout ça parce que...
L'information est difficilement accessible.
L'information est trop abondante.
L'information se renouvelle sans cesse.
L'information n'est pas toujours fiable.
En allant farfouiller dans les archives de KotKot (je n'ai pas retrouvé le lien exact), j'ai trouvé un vieux (2005 ) texte de Bernard Corbineau Intelligence territoriale et société en réseau - Les médiathèques de proximité, portails de la connaissance, issu des 4èmes journées TIC et Territoires. Il est indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à ce sujet de la place des bibliothèques dans les politiques territoriales. On y trouve un bon argumentaire pour aider nos collectivités à se lancer dans une démarche "d'intelligence territoriale" et pour donner aux médiathèques la place qu'elles ont la capacité de prendre (sans toujours len avoir conscience).
"Dans certains pays, les médiathèques jouent un rôle important du fait même des décideurs territoriaux qui les incluent dans leur stratégie. En France, elles jouent un rôle encore marginal dans les politiques d'intelligence territoriales... Le territoire intelligent est tributaire des moyens d'accès à la société en réseau, à l'information et la connaissance... Les politiques d'usages sont encore confinées à des espaces spécialisées en TIC de type Espace Public Numérique (EPN)... La question de l'accès à la connaissance, c'est-à-dire la capacité de formuler sa demande et de trouver la réponse, doit y être développée. Or c'est là depuis plus d'un siècle la fonction principale des bibliothèques ouvertes au public, dont les bibliothèques territoriales, veritables portails de la connaissance."
Corbineau le dit, elles ont des atouts essentiels : "lieux de confiance, expertise d'interfaçage de l'information et de la connaissance avec les acteurs territoriaux, large public, grande et extensible capacité d'ouverture en terme de plages horaires. Elles ne jouent pourtant qu'en partie leur fonction sociale de portail de la connaissance..." Et encore : "leur fonction sociale d'interface, de portail pourrait leur donner une place de choix dans la question primordiale de l'accès à l'information et à la connaissance." (qui disait que seuls les bibliothécaires pouvaient parler des bibliothèques ?)
Mais l'on se heurte à un double problème :
- les collectivités n'ont pas toujours conscience de ce que représente aujoud'hui le web dans sa dimenson 2.0, et donc du rôle possible des bibliothèques.
- les bibliothécaires eux-mêmes ne sont pas franchement convaincus de leur rôle en ce domaine, accrochés qu'ils sont à la forme "livre" et à leur rôle de prescriteur de la Culture avec un grand C, ce que n'a pas l'air d'être internet pour eux.
Internet dans les bibliothèques est aujourd'hui essentiellement un moyen pour attirer du monde vers le livre et pour ne pas avoir une image trop ringarde. Et si des ateliers ont lieu dans les EPN et autres cyber-espaces, il s'agit d'apprendre à utiliser des outils et non pas "à faire le tri, à évaluer, à hiérarchiser, à valider, à organiser l'information" comme le disait Joël de Rosnay: ça, personne ne le fait encore pour le "grand public" de nos bibliothèques. Si les postes Internet commencent à se développer dans nos équipements, ils le sont encore en très petite quantité, comme un plus obligé, mais pas comme un élément fondamental de notre politique et de cette "démocratisation" de la culture et des connaissances à laquelle nous sommes pourtant attachés.
L'enjeu n'est pas en terme d'équipement mais en terme d'usage, et Marc Le Glatin dans "Internet, un séisme dans la culture", ed. de l'Attribut, 2007, le dit aussi dans un livre plus politique :
"Et si l'augmentation des prix d'abonnement [des FAI qui, selon Le Glatin, devraient prendre plus de poids dans l'économie de la culture] risque d'accentuer la fracture numérique, des mesures de crédit d'impôt en faveur des plus démunis, ainsi que l'équipement de lieux publics d'accès à Internet (médiathèques, centres de formation et de diffusion culturelle, points d'information jeunesse, centre sociaux,...) dans lesquels seraient affectés des formateurs, constituent des postes de réponses." (p. 140)
Tout comme le disent Christian Paul (au nom de la très officielle Association des Régions de France) et la FING dans un autre ouvrage essentiel, Le défi numérique des territoire : réinventer l'action publique, paru en 2007 aux éditions Autrement :
"Développer l'accès et la formation aux TIC est une condition nécessaire, mais nullement suffisante. La question qui compte est celle des capacités dont disposent les individus pour exprimer leur potentiel, vivre leur vie, participer à la vie sociale - ce que les anglophones expriment par le mot empowerment... les TIC sont avant tout des outils à mettre au service des politiques sociales en général... développer des formes de médiation de proximité (maisons de services publics, écrivains publics Internet...)... appui à la constitution et à l'animation de communautés en ligne." (p.64 - 65) [MAJ: à 15 jours d'intervalle la même citation, désolé, d'autant que le livre est suffisamment riche pour en tirer de nombreuses autres]
Et pour terminer :
"Animateurs et médiateurs forment une armée d'interprètes de la condition de citoyen et d'habitant, ils sont dans les associations, dans les centres sociaux, dans les espaces publics numériques, dans les mairies et les administrations locales. Il faut pérenniser ces fonctions, les mailler davantage entre elles et les intégrer plus fortement au sein des politiques publiques et erritoriels." (p. 108)
Le drame est joué ! Comme le dit Corbineau cité plus haut, les bibliothèques - médiathèques "ont un rôle marginal" dès qu'il s'agit de "territoire intelligent". Et nous bibliothécaires avons peut-être tout fait pour que l'on nous oublie, satisfait que nous étions dans notre petit coin à réclamer notre indépendance par rapport aux "politiques" que sont nos élus, comme si cela était un gros mot. On aurait pourtant aimé lire : "Animateurs et médiateurs forment une armée d'interprètes de la condition de citoyen et d'habitant, ils sont dans les bibliothèques et médiathèques de toutes les villes, grandes ou petites. Leur personnel est pérenne, c'est celui des collectivités territoriales. Bibliothèques municipales ou Bibliothèques Départementales de Prêt, il faut les mailler davantage, entre elles et avec les autres partenaires sociaux, et surtout les intégrer plus fortement au sein des politiques publiques et territoriales."