Manaudou Vs Ricoeur, les encyclopédies toujours au coeur du débat
En revenant de quelques jours de vacances en Puisaye j'ai écouté Service public, l'émission de France inter, consacré le lundi de Pentecôte à internet, avec entre autres invités Dominique Maniez, auteur des 10 plaies d'Internet, dont David Liziard a déjà fait une critique. Il a surtout parlé des travers de Google (comme il le fait dans ce chapitre du livre en ligne), et on ne peut pas vraiment le lui reprocher. Mais il a dans sa façon de parler l'air de prendre les internautes de façon générale et ceux qui écrivent en particulier, pour de sombres crétins, globalement, et cela reste un peu en travers de la gorge. Je reprends juste une critique faite sur Wikipédia et qui m'énerve un peu parce qu'elle ne lui est pas propre du tout, je l'avais entendu dans un débat du Salon du livre et elle est fréquemment reprise par les adversaires de Wikipédia, dont nombre de collègues : l'article sur Laure Manaudou est plus long que celui sur Paul Ricoeur !
Scandale ! Suivant les interlocuteurs, la nageuse est remplacée par une actrice porno, un homme politique, ou tout autre personne qui jusqu'à présent ne frayait pas dans les mêmes eaux que les philosophes reconnus par notre élite intellectuelle. Faut tout de même pas mélanger les torchons et les serviettes. On est là sur une différence fondamentale entre Wikipedia et ses anciennes consœurs : l'encyclopédie collaborative contient des articles sur TOUT et TOUS (enfin presque), sans hiérarchie et sans jugement de valeur, sans des penseurs bien pensant qui disent à la population nationale ce qui est bon pour elle, ce qui a de la valeur et mérite d'être connu. Le reste, au panier !
On n'est plus dans l'économie de la rareté, on n'a plus à sélectionner quand on peut tout proposer, quand l'objectif est de donner des définitions et non pas de de dire ce qui est important : Wikipédia laisse à ceux qui veulent faire ce travail de sélection, de conseils, le loisir de publier leurs propres outils. Mais pourquoi toujours jeter la pierre à ceux qui créent, alors que le problème est simplement que les "anciens" n'ont pas compris ce qui se passait, donc ne se sont pas adaptés, donc ne créent pas (pas assez) des articles, des outils et des sites qui correspondent à ce qu'ils attendent.
On a tous en mémoire ces temps où on lisait un dictionnaire ou une encyclopédie comme un roman ou un ouvrage merveilleux. Les détracteurs de Wikipédia ont l'impression que cela ne peut plus se faire, sous peine d'avoir sous les yeux les vies de gens ordinaires, ne faisant rêver personnes. Pourtant s'il y a bien un lieu où découvrir des mondes inconnus il me semble qu'internet est quand même bien placé ! Le problème n'est pas dans le contenu existant, qui n'est pas à critiquer, mais d'une part dans les manques de ce contenu (manques existant surtout parce que les intellectuels d'hier qui prenaient tant de plaisir à lire les encyclopédies n'ont pas compris qu'aujourd'hui il fallait mettre un peu plus la main à la pâte et participer aussi pour défendre ses idées et sa conception de la culture et du savoir), et d'autre part dans la mise en avant des contenus intéressants : et là bien sûr on est tous d'accord, il faut trouver comment faire avec tous ces outils à notre disposition.
Laure Manaudou et Paul Ricoeur côte-à-côte c'est une bonne chose, aux médiateurs - accompagnateurs et autres bibliothécaires de proposer des méthodes pour permettre aux utilisateurs de faire la part des choses. Je suis bien certains qu'il y a en France quelques centaines de professeurs de philosophie tout à fait capables d'écrire de longs articles sur Ricoeur et d'autres, qu'ils le fassent donc au lieu de critiquer ceux qui font, eux, ce qui correspond à leur propre plaisir et à celui de leurs pairs. Qu'ils créent des sites références sur la philosophie et les grands penseurs de ce monde, qu'ils les fassent connaître, qu'ils les rendent attrayant,... et les bibliothécaires se feront un plaisir de les citer et de les conseiller à leurs lecteurs.
Mais finalement qu'est-ce qui est le plus important ? Que les
amoureux de Ricoeur ne soient pas pollués par Laure Manaudou, ou que
les amoureux de la nageuse puissent tomber sur Ricoeur en feuilletant
Wikipédia ?
Il est bon de voir que Larousse se lance dans l'aventure de
l'encyclopédie en ligne, et quand même un peu collaborative : c'est
bien sûr une expérience à suivre, bravo à eux. On a toujours dit que le web 2.0 n'était pas un Dieu unique, à suivre aveuglément, et il faut bien entendu en limiter les travers et les dangers, mais il est regrettable que le succès des 10 plaies de l'internet se fasse dans l'optique de lire enfin des arguments qui vont démonter les visions fanatiques des illuminés qui ne jurent que par le web 2.0. A nous de prendre ce pouvoir de militer pour le web 2.0 tout en militant aussi pour un apprentissage des méthodes de recherche, de lecture et d'appropriation des contenus trouvés.