Vagabongages dans les règles de la Longue traîne (1)
J'ai déjà dit ici que le livre de Chris Anderson se termine par quelques "règles de la longue traîne" et que j'allais m'amuser à les appliquer au monde des bibliothèques. Les 9 règles sont les suivantes (les règles et leurs extraits vont de la page 255 à la page 263) :
Nous avons tout intérêt à regarder ce qui se passe dans le monde du commerce et de la distribution, pas pour copier ce que les marchands font, mais pour comprendre pourquoi ce qu'ils font marche. Et quand cela marche dans un esprit qui est proche du nôtre (sortir des sentiers battus par la grande distribution), je ne vois pas pourquoi on s'en priverait. Ne prenez pas les réflexions qui suivent pour des propositions fermes, ce ne sont que des vagabondages autour d'une idée. Mais même dans les raisonnements absurdes on arrive à dégager des points qui ne le sont pas tant que ça.1. Centralisez les stocks ou supprimez-les
2. Laissez le client faire le travail
3. Oubliez la distribution taille unique
4. Oubliez le produit taille unique
5. Oubliez le prix unique
6. Partagez l'information
7. Pensez "et" à la place de "ou"
8. Laissez le marché faire votre travail
9. Apprenez à exploiter la gratuité
Règle n°1 : Centralisez les stocks ou éliminez-les
Xavier Galaup a rédigé un article qui peut servir de base à cette règle n°1 de la longue traîne : Pour un Système Universel de Gestion de Bibliothèques . Lisez-le ainsi que les commentaires. L'idée serait d'aller de plus en plus vers une centralisation de certaines tâches, du catalogage à la circulation de documents, avec les outils 2.0 et les logiciels libres. Nicolas Morin de son côté nous présente dans son blog le projet Openlibrary.org de livres numérisés et catalogués qui peut être aussi une direction intéressante. J'avoue que je ne suis pas spécialement branché sur ce sujet là, sinon pour avoir compris depuis longtemps que le lecteur n'était pas toujours au cœur de nos préoccupations, et je laisse aux spécialistes que vous êtes le soin d'aller vers ce qui sera le plus intéressant pour le-dit lecteur. Moi qui suis foncièrement négatif vous l'avez remarqué, je suis ici plus optimiste. Je pense que ce qui se passe va tellement inquiéter la profession que l'on aboutira à des solutions acceptables. Je suis plus réservé sur la notion de services, d'espaces, etc. Mais sur le plan plus technique il risque d'y avoir des avancées même si elles prennent plus de temps qu'il ne faudrait. Et le catalogue qui n'existe qu'à un seul endroit, à partir duquel on peut se lier, devrait un jour prendre le pas sur les catalogues locaux (que le local soit la ville ou le département). Quant à la circulation des documents, cela prendra probablement plus de temps.
Mais ce qui est en cause en fait c'est la notion de territoire, on n'est pas là dans un problème de bibliothèques. Qui va payer les ressources centralisées ? Il s'agit là d'une question de territorialisation liée à la décentralisation et à l'aménagement du territoire. Les villes n'aiment pas payer pour les autres, c'est normal. Ce qui les amène souvent à des tarifs différents ville / communauté / hors communauté. Les Départements ne s'occupent pas des villes de plus de 10 000 habitants, ce qui exclut une bonne partie du territoire. Quant aux Régions, ça n'est pas leur problème. Peut-on envisager une structure plus large que la BDP d'aujourd'hui, fournissant en documents à la demande les villes, quelles qu'elles soient, et les acheminant ? Une configuration dans laquelle les villes n'achètent plus tout ou partie de leurs documents ? Est-ce qu'il en sera question lors des prochaines journées d'études de l'ADBDP ? Si la conservation partagée est à l'ordre du jour depuis longtemps, même si elle n'avance pas beaucoup, peut-on envisager des bibliothèques locales d'actualité (ouvrages récents, thèmes d'actualité) et des stocks d'ouvrages de références et de fonds dans un lieu centralisé ? L'attente pour avoir le livre n'est pas un problème. Le développement des achats sur internet a pour conséquence que les acheteurs n'ont plus immédiatement le produit recherché, mais 24 ou 48h après. ça n'est pas grave du moment que l'on puisse obtenir ainsi ce que l'on n'a pas dans le magasin d'à côté. Il peut très bien en être autant des livres, et accepter d'attendre un peu mais d'être sûr d'avoir le document (on parle là des ouvrages de la longue traîne bien sûr).
Règle n°2 : Laissez le client faire le travail
(X Galaup parlerait d'usagers co-créateurs de services)
Dans les différents exemples donnés (ebay, wikipédia, myspace, skype, Google pub,etc.) dont la production collaborative est à l'origine, "l'utilisateur s'occupe joyeusement et gratuitement de tâches qu'une entreprise serait obligée confier à un salarié. Ce n'est pas de l'externalisation, c'est de la "foulisation" - l'approvisionnement pas la foule". Travail mieux fait par les clients, recommandations bien étayées, confiance des utilisateurs, les avantages ne sont pas qu'économiques. On va essayer de mettre tout de suite les critiques des syndicats de côté, l'objectif n'est pas dans cette note de faire faire des économies à nos employeurs, il s'agit simplement d'essayer d'imaginer comment ce qui fonctionne extraordinairement bien sur internet pourrait être adapté dans nos bibliothèques, avec pour objectif la survie de nos équipements.
- On pense bien sûr immédiatement au prêt : les automates commencent à remplacer les agents pour cette tâche mécanique
- On peut imaginer les critiques de livres, cela commence à se faire sur certains catalogues français, et les liens avec les sites collaboratifs type Librarything peuvent se faire, comme la participation à la rédaction de dossier thématiques ou de bibliographies
- La réponse aux questions des lecteurs : je crois que le Guichet du savoir utilise déjà les compétences de "grands e-lecteurs"
- La Poldoc : on nous incite à trouver des personnes référentes dans les différents domaines, histoire d'apporter une caution scientifique
- Le catalogage et l'indexation de plus en plus pris en charge par les internautes (voir à ce sujet la note de Vagabondage sur la mort du catalogage ? )
- Le classement (vous vous souvenez de cette tentative de rapprochement, il y a 20 ans, avec les "centres d'intérêt" des lecteurs ? Le web 2.0 nous amènera-t-il plus loin ?)
- ...
Cela place notre métier dans une "nouvelle" perspective : et si nous n'étions là que pour aider le lecteur (dans nos bib et sur le net) à naviguer dans la montagne d'informations mises à sa disposition ? C'est ce que vous pensiez déjà ? Tout le monde le sait ? C'est peut-être vrai mais je ne m'en étais pas aperçu, les défenseurs de la priorité totale aux collections physiques étant fort actifs, tout comme ceux qui considèrent toute programmation culturelle comme le petit plaisir du bibliothécaire (si si c'est encore très vrai). Peut-être alors que nous n'avons pas assez pris exemple sur les Etats-uniens et que nous devons travailler activement à modifier notre image et celle de nos lieux de
Et aussi, puisque c'est notre travail, à quand des bibliothécaires sans bibliothèques qui ne créeraient que du conseil sur le net ? (MAJ : voir d'ailleurs le nouvel article de bibliobsession sur la participation des bibliothécaires aux sites de questions- réponses)
Comments
Votre idée de confier aux lecteurs les achats me paraît excellente. Bingo! Cela peut être aussi un moyen pédagogique de faire comprendre nos contraintes: budget, espace, équilibre des fonds, ...