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Ma réponse est tardive. D'une part je ne lis pas régulièrement Biblio.fr, et d'autre part j'ai un peu de mal à suivre certains débats de cette liste, particulièrement importante et vitale pour la profession, qui sont destinés à bouffer du directeur, du conservateur, de l'exploiteur, du vendu, de l'harceleur ! Au bout d'un moment ça lasse. Et toujours dans la même lignée il y a eu le 10 novembre dernier un article, Conservateurs d'Etat en BM, écrit par Michel Rendu. Il dit des choses du genre :
Nombre de collègues se sont bien sûr chargés de lui répondre. Par exemple Dominique Lahary :"En BMC, un conservateur territorial, qui est un peu la chose de la collectivité qui l'a fait, a de fortes chances d'être systématiquement préféré à ces danseuses trop indépendantes que sont les conservateurs d'Etat."
Rendu a lui-même répondu aux réponses, histoire d'alimenter le débat, et c'est un passage de cette réponse que je veux commenter." Je suis navré de dire à Monsieur Rendu qu'il porte atteinte pareillement à l'honneur professionnel des conservateurs territoriaux, que dis-je ?, de tous les fonctionnaires territoriaux, qu'ils travaillent en bibliothèques ou ailleurs. ... exprimer une colère que je sais partagé par bien des collègues, et pas seulement territoriaux, à la lecture de ce genre de propos.
Je suis bibliothécaire depuis 25 ans, sur des postes de direction depuis 20 ans. J'ai travaillé successivement à St-Cloud (Hauts-de-Seine), Poissy (Yvelines), Brazzaville (Congo), Port-au-Prince (Haïti), La Roche-sur-Yon (Vendée), St-Laurent du Maroni (Guyane), Marseille (Bouches-du-Rhône)." Les Conservateurs de la FPT se plaignent souvent, à juste titre, que leurs possibilités de mouvement soient extrêmement limitées et les contraignent à une quasi-immobilité géographique et professionnelle ... Il est inutile de se voiler la face. Qui n¹a pas rencontré un collègue de la FPT conduit à une véritable détresse professionnelle du fait de relations dégradées avec ses «élus» ? Qui n¹a pas connu de collègues de la FPT éprouvant des velléités de départ de leur collectivité territoriale et obligés de tenir secrètes les démarches qu¹ils entreprenaient pour aller voir ailleurs ? Car, non seulement, partir est difficile mais en manifester le désir est s'exposer à des mesures de rétorsion"
Je n'ai jamais eu de difficulté à quitter un poste, pas beaucoup à en trouver un autre. Une seule fois j'ai eu un problème, ça n'était pas avec les "élus" (pourquoi met-il des guillemets, Rendu, il en doute qu'ils soient élus ?), mais avec un petit-chef intermédiaire, au sens propre et au sens figuré, qui a fait partir en 3 ans 5 directeurs d'établissements culturels, et je ne sais plus combien dans la communication (tu dois t'en souvenir Michel ?). J'ai compris pendant tout ce temps que la question dans les communes étaient liées à la personnalité des hommes, pas à leur idéologie (et j'ai travaillé à droite comme à gauche). N'oublions pas que c'est aussi nous qui choisissons nos postes, nous postulons et nous nous présentons d'autant mieux que la politique menée par l'équipe municipale nous convient. Cela est probablement plus vrai pour ceux qui ont un peu d'expérience, mais les jeunes aussi ont leur chance : les beaux postes sont aussi accessibles aux débutants, et une collègue d'ici a pu le vérifier l'année dernière en allant en région parisienne pour un premier poste de bibliothécaire. Il suffit qu'il y ait adéquation entre le projet personnel et le projet de la ville. Et d'être meilleur que les collègues candidats, pour apporter un plus au projet municipal, pas pour être la "chose" des "élus", comme il dit.
Quitter une ville n'est pas difficile, il faut juste en trouver une autre. C'est-à-dire accepter d'être en concurrence avec d'autres collègues, se vendre, montrer qu'on sait ce qu'est une gestion d'équipe, une gestion financière, mais surtout une politique municipale. Vous voyez ce que je veux dire, montrer qu'on connait la vie quotidienne de la cité, qu'on en fait partie, qu'on est capable de l'animer. En fait, un maire recrute avant tout un citoyen actif, il voit en vous ce que vous allez apporter à la ville tout autant que vos capacités de gestionnaire. Je n'ai pas l'impression que ce soit la même chose dans les BU. J'ai beaucoup de respect aujourd'hui pour la fonction de Maire, pour en avoir côtoyé plusieurs, jamais parfaits, mais le plus souvent à notre écoute quand on est capable de dépasser la simple gestion quotidienne d'un équipement pour participer aux objectifs stratégiques de la ville. Dans deux villes j'ai eu une confiance quasi totale de la part des élus et de la direction générale, et j'ai pu mener la politique que j'estimai devoir faire, en accord avec celle de la ville. Le bonheur !
Notre métier est une ode au métissage : on prend tout ce qui est bon autour de nous et on invente une créature nouvelle. Métissage de lecteurs, métissage de documents, d'actions, d'objectifs, d'agents... Je ne suis plus le même homme qu'il y a 20 ans, nourri de tous ces apports extérieurs si riches. Je crois que tout ça me manquerait si j'étais en BU. En particulier n'avoir qu'un seul public devant moi, l'étudiant, le chercheur, même s'il peut y avoir quelques variantes dans le modèle. Qu'un seul document aussi, fini l'album jeunesse, fini le roman érotique, fini le film coréen pour bobo. Qu'un seul objectif, la formation. Et les séniors, où sont-ils ? Les bébés ? Les ados ? Cette uniformité, même si elle n'est pas aussi caricaturale que ce que je dis, me fait peur. La bibliothèque municipale, c'est la vie, la richesse, le foisonnement, le métissage. Mais par dessus tout, c'est le partage. On apporte un peu, on prend beaucoup. C'est peut-être un peu démodé de dire ça, c'est en tout cas ce que je ressent. Dans tous les postes il y a du bon et du moins bon, parfois du très mauvais, souvent du très bon. C'est ça aussi le métissage, vivre des moments forts, puissants, à coté de difficultés qui malgré tout nous rendent plus fort, on tire toujours quelque chose de bon d'un échec. Le poste suivant, on est meilleur. Tout cela en côtoyant des collègues eux-mêmes métissés dans leurs personnalités et leurs spécialités. C'est la vie !
De St-Cloud je garde cette littérature jeunesse qui m'a marquée, cette familiarité avec le public, enfants comme parents, mes premiers émois de bibliothécaire. C'était l'époque des militants, la création des BCD, l'AFL, Ruy-Vidal et Christian Bruel... A Poissy, la bibliothèque de rue de La Coudraie, pendant deux ans, restera une de mes plus belles aventures. Au point que je me suis marié un mardi, pour partir en voyage de noce le mercredi soir. Entre les deux il y avait La Coudraie (qui aujourd'hui fait tristement l'actualité !), je ne pouvais pas manquer ça... L'Afrique, c'est magique, vous le savez. Ces joutes de contes entre Claire et les vieux des villages, les missions dans la brousse, la Fureur de lire à Bacongo ou Kinkala (salut Charly, aujourd'hui près d'ici au Cobiac)... Haïti, c'était la violence extrême, et un peuple extraordinaire pour lequel on est capable de se couper en quatre, les débuts de Fokal et l'inauguration de la première Bibliothèque Monique Calixte, Marie-Ange mon amie de l'Institut Français devenu aujourd'hui bibliothécaire itinérante, totalement dévouée à son pays... La Roche-sur-Yon c'est bien sûr le travail de création d'une médiathèque, moment unique dans la carrière d'un bibliothécaire, même si la fête a été un peu gâchée sur la fin. Création aussi d'une artothèque, et les amitiés nées des rencontres avec les artistes qui durent toujours. Quand à St-Laurent du Maroni et la Guyane, une communauté de communes dans laquelle il faut trois jours de pirogue pour aller d'un bout à l'autre, c'est quand même exceptionnel à vivre, comme d'essayer de comprendre comment les cultures amérindiennes et noirs-marrons peuvent cohabiter avec nos livres dans un même établissement. Et ces trois mois consacrés à la poésie, en pleine forêt amazonienne, avec de la poésie rapée, dansée, signée, brodée , poésie du Surinam, de Guyane, d'Haïti... Quant à Marseille, j'attends encore un peu. Mais les amis de La Busserine me font penser qu'on a quand même quelque chose à construire ensemble. Et puis il y a les calanques, ça fait (presque) passer le reste. Chaque poste, quelles qu'en soient les difficultés, est un enrichissement, une avancée, qui nous forme et nous rend plus fort.
Il est vrai que l'on reste parfois longtemps en BM. On s'attache à notre public, on le vois grandir au fil des années, on le suit, on le voit évoluer. On s'attache aussi à la ville, à ses habitants, on fait corps avec elle. Elle nous habite autant qu'on l'habite. C'est peut-être ce qui fait qu'on supporte parfois certaines difficultés, parce qu'avant d'être au service des hommes qui la dirigent, on est au service de la ville elle-même. Vous trouverez peut-être ça stupide, vieux jeu, mais ça me parait assez juste de le dire.
Je n'aurais pas vécu tout ça en BU. Et je ne suis pas le seul. Si tout le monde n'a pas travaillé sur d'autres continents, la France est riche d'endroits et de personnes qui rendent notre travail fabuleux, il suffit de s'ouvrir aux autres. Réduire notre travail à cette mainmise du politique qui nous transforme en sa "chose" est petit. Ce qui est véhiculé dans un tel article est non seulement faux, mais cela donne une image du métier qui ne correspond pas à la réalité, et cela est grave dans sur une liste comme biblio.fr que lisent beaucoup de jeunes et débutants.
Pour rien au monde je ne quitterai les bibliothèques municipales, et si vous avez près de vous des petits nouveaux qui hésitent, invitez-les à boire le pastis dans mon petit cabanon, on en discutera (j'ai dit un jour devant un jury de l'INET que mon métier, celui de directeur de bibliothèque, c'était la palabre. Petit reste de mes tribulations sans doute).
J'ai déjà abordé dans ici et ici, le rapprochement nécessaire avec l'esprit du monde du commerce. Patrick Bazin l'évoque aussi dans l'article du Blog de Livres-hebdo déjà commenté, Trois hypothèses sur les bibliothèques, en faisant un parallèle avec la distribution :
Je voudrais donc essayer d'aller plus loin dans ce qui était au départ une espèce de boutade, de provocation, et qui me paraît de plus en plus être une réalité."Le parallèle avec l’univers de la distribution m’a toujours semblé éclairant : l’offre et les services y évoluent sans cesse, au point, parfois, qu’il est difficile de reconnaître le magasin à quelques années d’intervalle. Transposée dans le domaine des bibliothèques cette logique peut signifier une très grande plasticité de l’offre et des compétences mises en œuvre."
Qu'est-ce qu'un centre commercial ?
- une rue bordée de boutiques, entrecoupée de places, de lieux de rencontres (cafés, restaurants), de lieux culturels aussi (le cinéma en est un je pense)
- un lieu où l'on vient passer un moment pour voir, pour discuter, rencontrer, pour consommer, pour être avec d'autres, dans la foule
- un lieu pour tous les publics, ceux qui ont les moyens de consommer beaucoup, ceux qui ne les ont pas, ceux qui veulent du haut de gamme, ceux qui se contentent du bon marché
- un lieu accessible à tout moment, avec des horaires très larges, même si toutes les boutiques n'ouvrent pas de la même façon
- un lieu inter-tout, intergénérationnel, interculturel, intersocial (ça existe ?), où chacun prend ce qu'il a à prendre, ce qui l'intéresse
- un lieu où l'on sait que l'on va tout trouver (quasiment)
- des boutiques de luxe pour une clientèle aisée, qui connaît, qui a les moyens, des restaurants où l'on mange raffiné et cher
- des boutiques bon marché, discount, grandes surfaces, des fast-food, pour le courant, l'utilitaire, les porte-monnaie plats
- les produits exotiques, chinois, arabes, arméniens, indiens...
- les produits régionaux
- les boutiques spécialisés pour les ados, les jeunes
- de l'actualité (presse), de la culture (FNAC), des services (banque, internet, téléphone,)
- des boutiques ouvrent, d'autres ferment, d'autres changent, évoluent, grandissent, se transforment,... en fonction du marché (des demandes)
- un lieu de consommation
- un lieu de surconsommation, on dépasse parfois les limites que l'on avait prévues
Et cela marche : on y va en famille, chacun va dans une boutique différente, on rencontre des copains, des collègues, on se donne rendez-vous sur la place, dans un bar, devant une boutique. Le lieu devient incontournable. D'accord cela fait un peu cliché, je vous le concède, mais grosso-modo c'est bien ce qui se passe non ?
Qu'est-ce qui est faux là-dedans ? Qu'est-ce qui manque ?
Qu'est-ce qu'il y a dans cette description qui soit si choquant que l'on ne puisse s'identifier à ce monde honni ?
Remplacez boutiques par sections / départements / rayonnages, produits par documents, ajoutez "culturelle" à "consommation"... La surconsommation est-elle toujours choquante ? Faut-il toujours la proscrire ?
Alors dans la pratique, que pourrait-on faire pour aller dans ce sens ? Quelles suggestions faire à nos élus ?
- prendre des orientations architecturales opposées : fini les plateaux immenses cloisonnés par des étagères, place aux allées bordées d'espaces fermés
- séparer les fonctions : il n'y a plus d'uniformité (synonyme d'institution unique que l'on doit identifier comme telle) mais des espaces radicalement différents en fonction des publics et des objectifs
- intégrer la bibliothèque dans le tissu urbain, sans que tous ces services soit forcément au même endroit
- créer des lieux intermédiaires (type cyber-café), boutiques de proximité de la bibliothèque (recherche, portage à domicile, réservation et transmission des documents, retours (fonctionnements avec étudiants)
- diviser les collections et services en entités clairement définies avec des objectifs et des fonctionnements propres
- remplacer les personnes par des caméras (non je plaisante... bon d'accord il en faudra un peu plus peut-être)
- Faire entrer des associations et des institutions (pour faire le travail à notre place ? c'est pourtant vrai qu'on sait tout faire !)
- ouvrir la notion de bibliothèque à des services privés : cinéma, presse, librairie, bar...
- mettre des boutiques privées à côté des services de la bibliothèque : surtout ne pas mettre la bibliothèque à côté d'un centre commercial tout en gardant son aspect traditionnel (ça c'est déjà fait)
Ce sont des remarques rapides et brouillonnes, histoire de voir comment on pourrait transformer des idées très générales en organisation ou actions. C'est vraiment rapide, chaque point pouvant être argumenté et débattu. Si vous souhaitez le faire...
Patrick Bazin nous le dit sur le blog de Livres-hebdo, nous avons "du pain sur la planche pour rester dans la course". Il est triste que notre ambition soit aujourd'hui celle-ci, mais pourtant il a raison Bazin. Nous n'avons pas été capable de réussir notre mission de démocratisation de la culture, et donc nous nous sommes fait dépassé par les internautes qui réalisent mieux que nous ce qui était notre spécificité : l'organisation et la classification des connaissances, l'indexation qui devait permettre de naviguer dans les méandres de la connaissance, la mise en valeur de la longue traîne des livres, le public ado... Nous avons évolué pour nous adapter au progrès technique, nous n'avons pas fait notre révolution, trop imbus de nous-même et de notre rôle essentiel au service de la culture à la portée de tous. J'ai toujours pensé, et parfois dit, que les bibliothécaires étaient des universitaires ratés (moi en premier, bac + 5, n'ayant jamais travaillé dans mon domaine d'études) qui avaient constitué autour de leur métier une gangue technique spécialisée destinée à faire croire qu'ils exerçaient un vrai métier savant, puisqu' incompréhensible au commun des mortels. Tu ne comprends pas ? C'est normal mais je vais te former, je suis là pour ça, et tu vas faire ce que je te dis (tu vas faire Opac, Dewey, Rameau...). Devant cet état d'esprit beaucoup ont fuit le métier et d'autres, autour de moi encore cette année, songent à le faire devant la prépondérance et la force d'un état d'esprit professionnel étriqué (et le fait de prendre la parole sur ce blog est une façon de leur dire qu'une autre voie est possible. Je n'ai pas eu le courage de Francine Thomas pour quitter le métier et aller vers des postes plus politiques, donc plus susceptibles de permettre d'agir. Mais je suis parti une dizaine d'années me ressourcer professionnellement (et pas seulement) dans des endroits aux préoccupations bien éloignées de notre quotidien français métropolitain (Congo, Haïti, Guyane), et j'y ai certainement plus pris que donné.
Et de retour aujourd'hui, je tombe dans cette révolution du web 2.0 qui me satisfait et à laquelle je souhaite prendre part parce qu'elle semble la bonne : soit on disparaît ( et pourquoi pas ? qu'est-ce qui vaut vraiment d'être gardé et défendu, à quoi servons-nous vraiment ?), soit on transforme radicalement notre métier et nos équipements pour en faire ... (aïe c'est là que ça se corse ! là est bien sûr le débat, mais ça n'est pas en un post qu'on va y répondre. C'est l'accumulation des intervention et commentaires qui permettra dans un temps assez long je pense de dégager le nouveau modèle de nos bibliothèques).
Toujours est-il qu'aujourd'hui on trépigne à côté du train en essayant de ne pas nous faire lâcher. Rester dans la course est notre objectif unique le temps de rassembler nos idées et de bâtir ensemble. L'évolution est là, à notre portée, une participation réelle et active à une société en permanente mutation (non rassurez-vous je ne refais pas 68, ça n'est plus à la mode paraît-il ; mais cette prise de parole sur le net est assez excitante, non ?).