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Jeudi 29 novembre, l'ABF et l'ADBS ont organisé à l'Alcazar une journée d'étude sur les pratiques numériques en bibliothèque. Vous en trouverez compte-rendu et liens sur les blog de Franck Queyraud et Michel Roland-Guill, les modérateurs de cette journée. J'attendais le diaporama d'Hervé Le Crosnier mais il tarde, alors je publie quand même ce post qui reprend simplement le contenu d'une des diapos de son très riche powerpoint, celle sur des missions qui devraient être les nôtres en bibiothèque : (je reprends de mémoire en l'absence de la diapo, je corrigerai dès qu'elle sera accessible, histoire aussi de resituer son propos)
- Renforcer la création participative
- Ajouter au bien commun de l'information
- Recréer de la communauté
Pour ceux qui ne connaissent pas spécialement les CUCS, une des particularités est que le droit commun est beaucoup plus impliqué qu'autrefois, et que l'on demande donc aux services municipaux de participer et proposer des actions. Vous me direz que vous n'avez pas attendu qu'on vous le demande, je suis d'accord, mais toutes les villes et tous les services de ces villes ne s'impliquaient pas forcément de la même manière jusqu'à présent, et un petit coup
de pouce institutionnel ne fait pas de mal.
Ci-dessous donc quelques commentaires qui entrent dans le cadre des souhaits d'Hervé Le Crosnier, faits pour les CUCS, mais aussi d'autres plus généraux déjà évoqués dans certains posts (je le répète, ces propos énoncés comme des généralités, ne concernent pas tout le monde, certains en bibliothèques travaillent largement dans ce sens depuis longtemps. il s'agit plutôt ici de reconnaître ces orientations pas toujolurs comprises, et de les transformer en objectifs pour toutes les bibliothèques - parce que là on en est vraiment très loin).
- Renforcer la création participative
- La "création participative" est-elle une solution pour faire reculer la fracture numérique, et cette expression est-elle la bonne ? Que peut-elle recouvrir ?
- fracture en matériel, en connexion : pas évident. Si l'on met de côté la fraction de la population la plus fragile, la plus pauvre, une grande partie de la population sera bientôt équipé et connectée, ne serait-ce que parce que la téléphonie illimitée entre dans la plupart des foyers (et en particuliers dans les cités à forte densité immigrée)
- fracture en capacité d'utilisation : là oui on en est plus proche. Mais surtout pour les personnes d'un certain âge, pour les jeunes cela se pose moins voire pas du tout
- fracture en matière d'écriture et de prise de parole : je crois que le problème reste celui-ci. Un des principaux cheval de bataille de L'AFL (Association Française pour la Lecture), prendre le pouvoir sur sa vie, est lié à la maîtrise de la lecture et de l'écriture. "Réimplication de chacun dans la responsabilités et le pouvoir sur les différents aspects de sa vie" est le premier objectif de la charte des villes-lecture (lire aussi "Pouvoir, savoir, et promotion collective"). Ici la fracture numérique est une accentuation de la fracture culturelle et sociale parce que la prise de parole sur internet est forte et visible, et qu'il faut permettre à un plus grand nombre possible de personnes de prendre cette parole, de l'exprimer, de créer communication et savoir, avec cet objectif de prendre le pouvoir sur sa propre vie. Donner la possibilité de "participer" à la vie de la cité est certainement le plus beau de nos objectifs, et celui qui s'éloigne le plus de notre action antérieure, où le "lecteur" (l'usager, le client, comme vous voulez, jamais le citoyen) avait plus l'habitude de "recevoir" que de "participer". Les CUCS nous permettent probablement, par la collaboration avec les associations, de jouer ce rôle.
- Ajouter au bien commun de l'information
- Agents dont le métier est l'information et la communication, nous n'ajoutons que rarement à ce "bien commun". Nous discutons entre nous, nous publions parfois dans des revues professionnelles, maintenant nous bloguons un peu, mais qu'apportons nous au monde de l'information ? Parallèlement au portail de veille présenté il y a trois mois, et qui avait été un échec pour le travail collaboratif que je proposais en interne, j'ai essayé de faire un portail thématique pour justement produire du "bien commun". Mon incompétence technique et la grande difficulté pour trouver une oreille attentive prolongée par une main habile sur une souris, m'a jusqu'à présent empéché de le faire. Mais je ne désespère pas. Il faut bien sûr créer et participer. Nous sommes censés connaître les sources d'information tout autant que les publics, alors mettre du lien entre les deux ne devrait pas être difficie !
- Recréer de la communauté
- la communauté, c'est du lien entre des personnes, des groupes, au service d'autres personnes, d'autres groupes... Nous ne sommes pas en relation directe avec les populations, et nous voudrions créer du lien, de la communauté ? Bien prétencieux ! Et pourtant oui, parce que dans un quartier nous sommes "extérieurs", nous représentons la Ville, le savoir, l'éducation, la Culture,... tout ça avec des majuscules. Nous ne faisons pas partie de la famille. Nous sommes sur notre piédestal, dans nos bureaux, et quelques intrusions dans la rue n'y changeront rien. Alors développer une communauté autour de la bibliothèque ne sera pas si simple. J'ai déjà abordé cette question ici ou là. Et je reste persuadé (c'est plutôt du niveau de l'intuition), que l'avenir est dans les rapprochements avec les réseaux sociaux utilisés par les internautes pour d'autres besoins plutôt que dans la création de nouveaux outils ou services sur nos portails traditionnels de bibliothèques.
- la communauté c'est aussi la ville elle-même. Les portails locaux sont une possibilité dont on ne mesure pas encore je crois toute l'importance. Nous avons, nous, bibliothèques, une place importante à prendre dans la création de ces portails qui diffusent de la connaissance, de l'information, de l'actualité,... qui éduquent, qui forment, qui amusent,... la vie quoi ! Tous ces mots qui précèdent, nous les employons bien tous les jours pour définir nos missions. Un portail local peut être piloté par le service communication de la ville, par un prestateur extérieur étranger, par une association... mais un portail créé par des bibliothécaires aurait je crois un petit plus : ce LIEN que nous vivons au quotidien entre des contenus de tous ordres (dont nous avons en principe une bonne connaissance) et des personnes de tous poils (que nous connaissons bien aussi).
- et peut-il y avoir des portails de quartiers ? (je pose la question mais je sais qu'il y en a ici ou là, peu je pense, mais étant par définition pour des quartiers, ils ne cherchent pas forcément à en sortir et se faire connaître à l'extérieur). Comment des associations et des institutions peuvent se regrouper sur le terrain et créer des outils au service de la communauté ? C'est un des objectifs que j'ai avec les CUCS, mais le démarrage risque d'être long car je me rend compte que nombreuses sont les associations qui n'ont aucune connaissance d'internet (première fracture contre laquelle lutter).
(Pour poursuivre la discussion sur les objectifs et missions, vous pouvez lire aussi Louis Burle, Bertrand Calenge et Jean-Michel Salaün, Patrick Bazin ou Xavier Galaup)
J'ai déjà abordé dans ici et ici, le rapprochement nécessaire avec l'esprit du monde du commerce. Patrick Bazin l'évoque aussi dans l'article du Blog de Livres-hebdo déjà commenté, Trois hypothèses sur les bibliothèques, en faisant un parallèle avec la distribution :
Je voudrais donc essayer d'aller plus loin dans ce qui était au départ une espèce de boutade, de provocation, et qui me paraît de plus en plus être une réalité."Le parallèle avec l’univers de la distribution m’a toujours semblé éclairant : l’offre et les services y évoluent sans cesse, au point, parfois, qu’il est difficile de reconnaître le magasin à quelques années d’intervalle. Transposée dans le domaine des bibliothèques cette logique peut signifier une très grande plasticité de l’offre et des compétences mises en œuvre."
Qu'est-ce qu'un centre commercial ?
- une rue bordée de boutiques, entrecoupée de places, de lieux de rencontres (cafés, restaurants), de lieux culturels aussi (le cinéma en est un je pense)
- un lieu où l'on vient passer un moment pour voir, pour discuter, rencontrer, pour consommer, pour être avec d'autres, dans la foule
- un lieu pour tous les publics, ceux qui ont les moyens de consommer beaucoup, ceux qui ne les ont pas, ceux qui veulent du haut de gamme, ceux qui se contentent du bon marché
- un lieu accessible à tout moment, avec des horaires très larges, même si toutes les boutiques n'ouvrent pas de la même façon
- un lieu inter-tout, intergénérationnel, interculturel, intersocial (ça existe ?), où chacun prend ce qu'il a à prendre, ce qui l'intéresse
- un lieu où l'on sait que l'on va tout trouver (quasiment)
- des boutiques de luxe pour une clientèle aisée, qui connaît, qui a les moyens, des restaurants où l'on mange raffiné et cher
- des boutiques bon marché, discount, grandes surfaces, des fast-food, pour le courant, l'utilitaire, les porte-monnaie plats
- les produits exotiques, chinois, arabes, arméniens, indiens...
- les produits régionaux
- les boutiques spécialisés pour les ados, les jeunes
- de l'actualité (presse), de la culture (FNAC), des services (banque, internet, téléphone,)
- des boutiques ouvrent, d'autres ferment, d'autres changent, évoluent, grandissent, se transforment,... en fonction du marché (des demandes)
- un lieu de consommation
- un lieu de surconsommation, on dépasse parfois les limites que l'on avait prévues
Et cela marche : on y va en famille, chacun va dans une boutique différente, on rencontre des copains, des collègues, on se donne rendez-vous sur la place, dans un bar, devant une boutique. Le lieu devient incontournable. D'accord cela fait un peu cliché, je vous le concède, mais grosso-modo c'est bien ce qui se passe non ?
Qu'est-ce qui est faux là-dedans ? Qu'est-ce qui manque ?
Qu'est-ce qu'il y a dans cette description qui soit si choquant que l'on ne puisse s'identifier à ce monde honni ?
Remplacez boutiques par sections / départements / rayonnages, produits par documents, ajoutez "culturelle" à "consommation"... La surconsommation est-elle toujours choquante ? Faut-il toujours la proscrire ?
Alors dans la pratique, que pourrait-on faire pour aller dans ce sens ? Quelles suggestions faire à nos élus ?
- prendre des orientations architecturales opposées : fini les plateaux immenses cloisonnés par des étagères, place aux allées bordées d'espaces fermés
- séparer les fonctions : il n'y a plus d'uniformité (synonyme d'institution unique que l'on doit identifier comme telle) mais des espaces radicalement différents en fonction des publics et des objectifs
- intégrer la bibliothèque dans le tissu urbain, sans que tous ces services soit forcément au même endroit
- créer des lieux intermédiaires (type cyber-café), boutiques de proximité de la bibliothèque (recherche, portage à domicile, réservation et transmission des documents, retours (fonctionnements avec étudiants)
- diviser les collections et services en entités clairement définies avec des objectifs et des fonctionnements propres
- remplacer les personnes par des caméras (non je plaisante... bon d'accord il en faudra un peu plus peut-être)
- Faire entrer des associations et des institutions (pour faire le travail à notre place ? c'est pourtant vrai qu'on sait tout faire !)
- ouvrir la notion de bibliothèque à des services privés : cinéma, presse, librairie, bar...
- mettre des boutiques privées à côté des services de la bibliothèque : surtout ne pas mettre la bibliothèque à côté d'un centre commercial tout en gardant son aspect traditionnel (ça c'est déjà fait)
Ce sont des remarques rapides et brouillonnes, histoire de voir comment on pourrait transformer des idées très générales en organisation ou actions. C'est vraiment rapide, chaque point pouvant être argumenté et débattu. Si vous souhaitez le faire...
Dans l'article récent sur la mort de Grand Public écrit en réponse à l'interview de Poissenot dans Livres-Hebdo, j'ai provoqué un peu (certains diront comme d'habitude) en proposant un modèle de bibliothèque basé sur le centre commercial. J'ai même un peu enfoncé le clou en disant que la vraie vie était sur le web 2.0 et que la vie "virtuelle" était dans nos équipements. Et voila que biblio.fr publie le 13 et/ou 17 juin un article de "Hectorne" en réponse au sociologue. J'ai pas mal de points d'accord avec lui, en particulier à propos de l'image que nous devons donner de nos services (de la matière pour d'autres articles, nous y reviendrons). Mais un passage de la fin attire mon attention et occulte un peu le reste :
"L'enjeu, pour nos équipements aujourd'hui, est d'imposer et de s'imposer à soi aussi le temps de la réflexion. Si la bibliothèque se laisse imposer le temps de la société qui l'environne, si elle ne parvient pas à imposer le temps qui est le sien et qui est le temps lent de la culture, alors nous irons d'errements théoriques en escamotages pratiques. Nous perdrons les moyens mêmes de défendre la nécessité du sanctuaire qu'est une bibliothèque, sanctuaire qui est une chance pour chacun, qui fonde le respect de la population, même non fréquentante, pour nos équipements."
Il semble que nous ayons là deux "modèles" relativement différents : celui du centre commercial et du web 2.0, qui "se laisse imposer le temps de la société", et celui du "sanctuaire" qui veut imposer le "temps lent de la culture". Je crains qu'il ne faille quelques arbitres de taille pour que nous puissions nous affronter sportivement et dans le respect mutuel. Vraie vie contre Virtuel, sauf que pour moi aujourd'hui le virtuel est dans nos "sanctuaires" et la vraie vie dans cet espace "participatif" (je ne sais pas si les philosophes aiment beaucoup ce mot), et que c'est lui que nous devons accompagner si l'on veut permettre cette "démocratisation de la culture" qui nous est si chère.
Le web 2.0 c'est le participatif, le collaboratif, le débat d'idées. Ce que nous faisons. Et cela me permet de faire un commentaire méthodologique. Les discussions de fond sur biblio.fr sont rares heureusement, car pénibles à lire. Les malheureux auteurs qui mettent un doigt d'humour, une pointe d'ironie, une once de provocation, sont immédiatement pris au premier degré et irrémédiablement descendus de leur piedestal. J'avoue qu'en suivant "Hectorne", je préconiserai la lenteur plutôt que la précipitation qui fait prendre au premier degré des propos anodins ou humoristiques. Le dernier étant la citation de St-Paul, mais il y en a régulièrement. Le cas cité plus haut est différent : l'article de LH est un article de journaliste (et tout ceux qui ont été interviewé en connaissent les limites en matière de fidélité). Pourquoi le prendre comme un cours de fac ou un manifeste dans lequel toute la pensée de l'auteur transparait, et l'analyser mot-à-mot, trou-à-trou. Et puis on sait bien que ce ne sont pas les sociologues qui font les bibliothèques, ils questionnent juste la société (mais c'est vrai que nos "sanctuaires" ont leur propre "temps" et ne sont pas tout à fait dans la société). Quatre pages d'analyses c'est long (il a fallu l'imprimer cet article pour le lire et essayer de comprendre), les blogs ne nous y habituaient plus. Le problème est que si l'on veut répondre aussi mot-à-mot, il va en falloir huit, puis seize, etc. Cette formule de blogs avec de petits articles engendrant de petites réponses me convient. Reste ensuite à faire suffisamment d'articles pour exprimer une pensée plus globale et cohérente. La forme de discussion est bien sûr différente, on est moins sur des débats philosophiques généraux (cette lenteur de la culture, ce sanctuaire ?) que sur des discussions point-à-point (le fast-food du coin ?).
Pour en revenir à Hectorne, comment faut-il prendre son "sanctuaire" ? Au premier degré ? (j'en ai quand même envie, tant pis pour moi si je me trompe). Et alors là Hectorne représente tout ce que nous (moi) exécrons et contre lequel nous (moi) luttons depuis 25 ans. Comme une provocation pour susciter le débat ? C'est possible. Comme un propos si subtil qu'il devient définitif faute de savoir y répondre (vu le manque de réponses sur biblio.fr ça doit être le cas). Mais c'est vrai que biblio.fr n'est pas un lieu de débat (ce qui n'est pas une critique, mais ça n'est pas un lieu de débat, il n'y a rien de choquant à cela).
Bon, c'est la fin de l'année, j'ai peut-être du mal à comprendre ce qui se dit, il est temps que je retrouve ma Puisaye adoptive. Mais s'il vous plait, quelqu'un peut-il me dire s'il faut prendre au premier degré ce "respect de la population, même non fréquentante" ? Il vaudrait donc mieux un "sanctuaire" respectable et non fréquenté ? Je suis un peu perdu, aidez-moi !
C'est lui qui nous anime et nous fait vivre depuis des dizaines d'années (nous médiathèques et bibliothèques publiques "normales", de petite et moyenne importance, non spécialisées). Nous courrons après lui, nous essayons de l'attirer, nous lui ouvrons nos collections, nous les bâtissons autour de lui, nos animations aussi. Quel drame s'il venait à disparaître !
Et pourtant il semble qu'on y aille. Cela fait un moment que je voulais approfondir cette idée, l'article du Livres-Hebo de cette semaine (1er juin 2007) "L'épuisement du modèle", interview du sociologue Claude Poissenot, m'y pousse. Quelques citations en vrac :
"les professionnels ont tendance à penser le public non pas tel qu’il est mais tel qu’ils le voient, voire tel qu’ils aimeraient qu’il soit... changer les usagers ou remettre en cause le modèle ... [les nouveaux services] ne sont que des aménagements d’un modèle demeuré stable qui se caractérise par la prédominance de l’offre sur la demande ... l’écoute de la série télévisée à la mode voisine avec la lecture d’essais historiques universitaires ou de romans contemporains confidentiels ... le modèle de bibliothèque suppose un usager unique acceptant la prescription là où l’usager réel se revendique multiple et libre de ses choix... la bibliothèque se met en retrait, elle n’est plus dans le monde, elle devient un sanctuaire... par ailleurs, je ne serais pas forcément hostile à ce que la bibliothèque assume davantage une fonction d’espace public d’échanges… Pourquoi les usagers devraient-ils se réduire à des « êtres documentaires » ? ... A juste titre, certains élus cherchent à favoriser les échanges entre citoyens. Pourquoi ce lieu public ne le serait-il pas autant que d’autres espaces commerciaux.... Je ne suis pas le seul, nombreux sont ceux qui partagent cette idée, mais silencieusement car la normativité de l’ancien modèle est toujours très forte dans les équipes, comme à l’ENSSIB ou à la DLL... Ces « publics empêchés » ne sont-ils pas par le décalage entre l’offre qui leur est proposée (y compris l’image qu’ils s’en font) et leur propre univers ?"
Le "grand public" était un usager "unique", tout était regroupé en cette notion, aussi vaste que floue, nous en avions fait notre dieu unique, nous lui étions soumis. Les anciens comme moi en ont bavé pour lui rester fidèle, à nous battre pour qu'il trouve sa place dans ces bibliothèques que nous avions pensé pour lui (vous avez déjà travaillé sur un projet de construction?) et aujourd'hui il nous lâche. Ce qui est curieux, c'est qu'il ne lâche pas TF1! Pourtant c'était à peu près la même chose, une offre généraliste, excluant les extrèmes, bien sûr plus "culturelle" (normal on lit Télérama, c'est pas pour rien que nos offres d'emplois s'y trouvent), à vouloir proposer de la "qualité" afin qu'il puisse "évoluer" et passer d'une lecture facile à une lecture plus... (plus quoi déjà? sérieuse, culturelle,...). Et j'ai fait ça pendant des années.
Aujourd'hui nous vivons une révolution, elle surfe sur le web 2.0. Le "coopératif", le "participatif", ne sont pas des effets de mode. Ils transforment nos relations avec les autres, ils transforment nos relations avec le savoir, la connaissance, l'information, la création. Ils transforment notre regard, ils transforment l'image que l'on veut donner de nous. Et ce public qui n'est plus grand (bon sang comment va-t-on pouvoir l'appeler?) ose tout (si l'on n'est pas tombé au fond de la faille numérique bien sûr). Il veut tout à fois. Du culturel et du people, du superficiel et de l'hyper-pointu, faites vos catégories, on le vit tous les jours. A Lyon ils l'ont vu venir depuis longtemps et ont commencé à y apporter des solutions (et ils le font savoir, comme en ce moment avec le site Cap Santé). Les jaloux disent qu'ils ont les moyens. Oui c'est probablement vrai, mais les municipalités n'aiment pas jeter l'argent par les fenêtres, elles ne donnent des moyens qu'à ceux qui arrivent à les convaincre que leurs projets sont essentiels pour la ville.
Alors oui, il faut changer de modèle, je suis d'accord, sous peine de disparition annoncée, et pas seulement en ajoutant quelques services nouveaux par ci ou par là. Si l'on n'y prend garde, les bibliothèques seront bientôt transformées en salles de spectacle, pour deux raisons principales : leur coût de fonctionnement bâti sur l'ancien modèle ne sera plus supportable, et le public aura déserté bien sûr, ayant du mal à trouver dans les structures actuelles l'équivalent de la "vraie vie" (pas cette vie virtuelle que nous leur offrons actuellement - d'accord, je suis toujours un peu excessif, on ne va pas disparaître si vite, on aura le temps d'arriver à la retraite - moi en tout cas, les plus jeunes c'est pas sûr).
Il y a peu, pour répondre à une question locale à fort potentiel culturel européen, j'ai répondu cela :
- Quel serait le projet que vous rêveriez de mettre en œuvre au cours de votre carrière ?
- Une bibliothèque centre de vie, un Grand [Centre Commercial] dans lequel chaque boutique serait un rayon, un thème, avec ses fast-foods, ses boutiques de luxe et ses services en ligne… Un temple de la consommation culturelle, du loisir et de l'information pour tous, lieu de promenade et de découverte les dimanches et jours de pluie, mais surtout lieu de parole et d’échange, lieu de rencontre, de convivialité et de respect,… Ecouter la pensée de l’autre pour qu’il écoute la mienne, lier la connaissance à la pratique dans les domaines présentés et à la délectation, ressentir, créer, dire, vouloir, agir,… au plus près des gens, quels qu’ils soient, dans un grand melting-pot inter-tout.
Relire ces mots après avoir lu les réflexions de Claude Poissenot me fait penser qu'on n'est peut-être pas si éloignés l'un de l'autre, lui dans sa bulle de sociologue intellectuel, moi avec mes 25 ans d'ancienneté dans ma bulle bibliothéconomique de terrain. Reste à nous rencontrer autour d'une table, dans une bibliothèque silencieuse, pour essayer de voir comment on peut transformer de belles idées en actions réelles sur le terrain. En principe c'est ça notre boulot de directeur. Quant à vouloir - ou être capable de - le faire, c'est une autre histoire.