4 posts tagged “patrick bazin”
J'ai déjà abordé dans ici et ici, le rapprochement nécessaire avec l'esprit du monde du commerce. Patrick Bazin l'évoque aussi dans l'article du Blog de Livres-hebdo déjà commenté, Trois hypothèses sur les bibliothèques, en faisant un parallèle avec la distribution :
Je voudrais donc essayer d'aller plus loin dans ce qui était au départ une espèce de boutade, de provocation, et qui me paraît de plus en plus être une réalité."Le parallèle avec l’univers de la distribution m’a toujours semblé éclairant : l’offre et les services y évoluent sans cesse, au point, parfois, qu’il est difficile de reconnaître le magasin à quelques années d’intervalle. Transposée dans le domaine des bibliothèques cette logique peut signifier une très grande plasticité de l’offre et des compétences mises en œuvre."
Qu'est-ce qu'un centre commercial ?
- une rue bordée de boutiques, entrecoupée de places, de lieux de rencontres (cafés, restaurants), de lieux culturels aussi (le cinéma en est un je pense)
- un lieu où l'on vient passer un moment pour voir, pour discuter, rencontrer, pour consommer, pour être avec d'autres, dans la foule
- un lieu pour tous les publics, ceux qui ont les moyens de consommer beaucoup, ceux qui ne les ont pas, ceux qui veulent du haut de gamme, ceux qui se contentent du bon marché
- un lieu accessible à tout moment, avec des horaires très larges, même si toutes les boutiques n'ouvrent pas de la même façon
- un lieu inter-tout, intergénérationnel, interculturel, intersocial (ça existe ?), où chacun prend ce qu'il a à prendre, ce qui l'intéresse
- un lieu où l'on sait que l'on va tout trouver (quasiment)
- des boutiques de luxe pour une clientèle aisée, qui connaît, qui a les moyens, des restaurants où l'on mange raffiné et cher
- des boutiques bon marché, discount, grandes surfaces, des fast-food, pour le courant, l'utilitaire, les porte-monnaie plats
- les produits exotiques, chinois, arabes, arméniens, indiens...
- les produits régionaux
- les boutiques spécialisés pour les ados, les jeunes
- de l'actualité (presse), de la culture (FNAC), des services (banque, internet, téléphone,)
- des boutiques ouvrent, d'autres ferment, d'autres changent, évoluent, grandissent, se transforment,... en fonction du marché (des demandes)
- un lieu de consommation
- un lieu de surconsommation, on dépasse parfois les limites que l'on avait prévues
Et cela marche : on y va en famille, chacun va dans une boutique différente, on rencontre des copains, des collègues, on se donne rendez-vous sur la place, dans un bar, devant une boutique. Le lieu devient incontournable. D'accord cela fait un peu cliché, je vous le concède, mais grosso-modo c'est bien ce qui se passe non ?
Qu'est-ce qui est faux là-dedans ? Qu'est-ce qui manque ?
Qu'est-ce qu'il y a dans cette description qui soit si choquant que l'on ne puisse s'identifier à ce monde honni ?
Remplacez boutiques par sections / départements / rayonnages, produits par documents, ajoutez "culturelle" à "consommation"... La surconsommation est-elle toujours choquante ? Faut-il toujours la proscrire ?
Alors dans la pratique, que pourrait-on faire pour aller dans ce sens ? Quelles suggestions faire à nos élus ?
- prendre des orientations architecturales opposées : fini les plateaux immenses cloisonnés par des étagères, place aux allées bordées d'espaces fermés
- séparer les fonctions : il n'y a plus d'uniformité (synonyme d'institution unique que l'on doit identifier comme telle) mais des espaces radicalement différents en fonction des publics et des objectifs
- intégrer la bibliothèque dans le tissu urbain, sans que tous ces services soit forcément au même endroit
- créer des lieux intermédiaires (type cyber-café), boutiques de proximité de la bibliothèque (recherche, portage à domicile, réservation et transmission des documents, retours (fonctionnements avec étudiants)
- diviser les collections et services en entités clairement définies avec des objectifs et des fonctionnements propres
- remplacer les personnes par des caméras (non je plaisante... bon d'accord il en faudra un peu plus peut-être)
- Faire entrer des associations et des institutions (pour faire le travail à notre place ? c'est pourtant vrai qu'on sait tout faire !)
- ouvrir la notion de bibliothèque à des services privés : cinéma, presse, librairie, bar...
- mettre des boutiques privées à côté des services de la bibliothèque : surtout ne pas mettre la bibliothèque à côté d'un centre commercial tout en gardant son aspect traditionnel (ça c'est déjà fait)
Ce sont des remarques rapides et brouillonnes, histoire de voir comment on pourrait transformer des idées très générales en organisation ou actions. C'est vraiment rapide, chaque point pouvant être argumenté et débattu. Si vous souhaitez le faire...
Ou des lecteurs de bibliothèques, ou des usagers de médiathèques, finalement les mots ne sont pas importants. Est-ce qu'il y a des personnes qui ont l'impression d'appartenir à une communauté d'idées, de pratiques, d'intérêts, avec les autres personnes fréquentant leur bibliothèque, ou une bibliothèque du pays ? On peut en douter. Si la notion de communauté fait le web d'aujourd'hui, on peut s'interroger à juste titre sur l'existence de communautés de lecteurs. Indépendamment du web d'ailleurs. Nos lecteurs forment-ils une communauté ? C'est-à-dire grosso-modo un ensemble de personnes ayant en commun l'utilisation d'un service et désireux d'échanger autour de lui. Peut-être dans de petites communes, dans des bibliothèques de quartiers, dans quelques villes qui ont su créer des liens lecteurs / bibliothécaires. Mais des liens entre l'institution Bibliothèque et un groupe de lecteurs décidant d'eux-mêmes d'échanger autour de la bibliothèque (et pas un club de lecteurs initié par la bibliothèque) ? Là ça doit être plus rare, mais je suis bien sûr preneur d'exemples contraires. Parce que ce qui est intéressant dans la communauté, c'est qu'elle est créée par l'utilisateur. Une institution ne décide pas d'en créer une. Elle a peut-être l'habitude de décider, d'organiser, de communiquer, mais elle est trop "une et indivisible", elle ne sais pas encore (si l'on voit des expériences en ce domaine ce n'est pas encore une "culture d'entreprise") intégrer la participation de la population, et encore moins susciter un engouement tel qu'une communauté se créerait autour.
A côté des blogs qui apparaissent de plus en plus dans les bibliothèques (allez en voir les liens ici et en particulier le power-point ici), quelques tentatives ont lieu pour rendre le lecteur actif dans le catalogue des bibliothèques (Dôle, St-Herblain) : je n'ai peut-être pas eu de chance, mais les documents sur lesquels je suis passé n'avaient pas de commentaires de lecteurs. Pas facile d'imposer le participatif, d'obliger à collaborer. C'est pourtant une bonne voie. Mais si la communauté de lecteurs n'existe pas, j'ai peine à croire qu'elle va se constituer autour d'un simple outil, même s'il est bon que celui-ci existe. Ne faudrait-il pas plutôt se brancher sur librarything.fr , l'agora des livres ou ce type de site (je ne les connais pas assez) pour profiter des commentaires des lecteurs de ces livres, même si ce ne sont pas ceux de la bibliothèques, et inciter ces derniers à participer à des communautés plus importantes (et le faire connaître en interne) ? Pourquoi toujours tout ramener à nous, même quand les autres font tellement mieux ? Je découvre aussi sur Bibliopédia que Lens et Le Moule en Guadeloupe ont créé des comptes sur Myspaces. Une piste intéressante à suivre.
Nous mourons (pas encore, d'accord, mais ces choses là n'arrivent pas qu'aux autres) de ne pas avoir sû créer une communauté d'intérêt autour de nous. Nous ne sommes le centre de rien du tout, au contraire de certains pays vers lesquels nous lorgnons. J'ai toujours été étonné de la présence des bibliothèques dans les livres et films américains, lieu aussi incontournable que le centre commercial. Si j'entends Patrick Bazin dans sa chronique du 19 juin, Trois hypothèses sur les bibliothèques, les causes pourraient en être ceci :
- la "collectionnite aigüe" et les "prétentieuses politiques documentaires"
- les bibliothécaires se croyant "le dernier rempart contre la barbarie"
- la non prise en compte "des attentes d'un public moins démuni et plus exigeant qu'il n'y parait"
- le manque de "capacité à être à la hauteur de nos ambitions intellectuelles"
- et de suivre trois hypothèses et en particulier celle du "mythe de la bibliothèque universelle".
Pour en finir avec ce manque d'esprit communautaire, ce crois que c'est effectivement d'un changement d'esprit et de style, qu'il est question. Et que nous devrons traduire ensuite, et ensuite seulement, en espaces, en collections, en actions.
Patrick Bazin nous le dit sur le blog de Livres-hebdo, nous avons "du pain sur la planche pour rester dans la course". Il est triste que notre ambition soit aujourd'hui celle-ci, mais pourtant il a raison Bazin. Nous n'avons pas été capable de réussir notre mission de démocratisation de la culture, et donc nous nous sommes fait dépassé par les internautes qui réalisent mieux que nous ce qui était notre spécificité : l'organisation et la classification des connaissances, l'indexation qui devait permettre de naviguer dans les méandres de la connaissance, la mise en valeur de la longue traîne des livres, le public ado... Nous avons évolué pour nous adapter au progrès technique, nous n'avons pas fait notre révolution, trop imbus de nous-même et de notre rôle essentiel au service de la culture à la portée de tous. J'ai toujours pensé, et parfois dit, que les bibliothécaires étaient des universitaires ratés (moi en premier, bac + 5, n'ayant jamais travaillé dans mon domaine d'études) qui avaient constitué autour de leur métier une gangue technique spécialisée destinée à faire croire qu'ils exerçaient un vrai métier savant, puisqu' incompréhensible au commun des mortels. Tu ne comprends pas ? C'est normal mais je vais te former, je suis là pour ça, et tu vas faire ce que je te dis (tu vas faire Opac, Dewey, Rameau...). Devant cet état d'esprit beaucoup ont fuit le métier et d'autres, autour de moi encore cette année, songent à le faire devant la prépondérance et la force d'un état d'esprit professionnel étriqué (et le fait de prendre la parole sur ce blog est une façon de leur dire qu'une autre voie est possible. Je n'ai pas eu le courage de Francine Thomas pour quitter le métier et aller vers des postes plus politiques, donc plus susceptibles de permettre d'agir. Mais je suis parti une dizaine d'années me ressourcer professionnellement (et pas seulement) dans des endroits aux préoccupations bien éloignées de notre quotidien français métropolitain (Congo, Haïti, Guyane), et j'y ai certainement plus pris que donné.
Et de retour aujourd'hui, je tombe dans cette révolution du web 2.0 qui me satisfait et à laquelle je souhaite prendre part parce qu'elle semble la bonne : soit on disparaît ( et pourquoi pas ? qu'est-ce qui vaut vraiment d'être gardé et défendu, à quoi servons-nous vraiment ?), soit on transforme radicalement notre métier et nos équipements pour en faire ... (aïe c'est là que ça se corse ! là est bien sûr le débat, mais ça n'est pas en un post qu'on va y répondre. C'est l'accumulation des intervention et commentaires qui permettra dans un temps assez long je pense de dégager le nouveau modèle de nos bibliothèques).
Toujours est-il qu'aujourd'hui on trépigne à côté du train en essayant de ne pas nous faire lâcher. Rester dans la course est notre objectif unique le temps de rassembler nos idées et de bâtir ensemble. L'évolution est là, à notre portée, une participation réelle et active à une société en permanente mutation (non rassurez-vous je ne refais pas 68, ça n'est plus à la mode paraît-il ; mais cette prise de parole sur le net est assez excitante, non ?).
J'ai profité de mes vacances au vert pour me plonger un peu dans ce qui reste la spécificité du livre par rapport au blog ("Du fait de sa forme stable, linéaire et close, facilement appréhendable dans sa totalité (unité de lieu et de temps), le livre est un lieu de mémoire et de représentation"... Allez voir ce que dit Patrick Bazin dans Livres-Hebdo et dans le colloque Livre 2010 (p.18, téléchargez l'ensemble mais vous pourrez vous dispensez de tout lire - à commencer par l'intervention de notre Doyen). Je l'ai fait avec la Longue
Traîne de Chris Anderson, dont on parle beaucoup en ce moment et que de nombreux bloguers -formateurs utilisent dans leurs formations. (Pour ceux qui ne connaissent pas bien, allez lire ici une analyse longue et fouillée de cette longue traîne - mais allez de préférence vers le livre qui est vraiment riche d'analyses et d'exemples, ne vous contentez pas du principe général trouvé sur les blogs). On comprend bien les mécanismes qui font que l'internet d'aujourd'hui révolutionne les pratiques et les comportements.C'est aussi amusant de lire ce livre au regard de nos pratiques en bibliothèques. Car enfin, la Longue traîne, ça n'est pas nouveau pour nous, c'est notre métier depuis des dizaines d'années. Qui n'a pas constitué des fonds poésie contemporaine, création courageuse et qui mérite un engagement de notre part ? Idem pour les petits éditeurs, vivier de la création. Idem pour la création graphique dans le livre jeunesse (je suis de la génération Ruy-Vidal plus que Rouergue). Idem pour l'art contemporain, pour... pour... pour... Qui n'a pas créé des fonds thématiques pour le théâtre d'à côté, pour telle association dynamique de la ville, pour mettre en valeur ses propres connaissances et gouts, une bibliothèque n'est-elle pas le reflet de son directeur-, ou pour poursuivre ceux du conservateur précédent - une collection, ça doit se suivre. Sans parler de ces animations confidentielles dont on nous dit qu'elles sont là pour notre plaisir. Et bien oui, je revendique tout cela ! Au nom de la longue traine. Au nom de toute cette culture qui ne fait pas partie des hit-parades, des best-seller. Au nom de la démocratisation de la culture. Dans Livres-Hebdo 697 du 6 juillet, Colum McCann parle du bibliothécaire de longue traine en ces termes :
"J'adore quand les yeux du bibliothécaire s'allument parce que vous recherchez des ouvrages sur un sujet obscur. D'ailleurs, plus le sujet est obscur, plus il semble jubiler. Je me souviens avoir demandé un livre qui n'avait pas été emprunté depuis des lustres ; le bibliothécaire est parti fouillé un bon moment dans les rayonnages, puis est revenu vers moi, triomphant, brandissant le volume couvert de poussière. Les bibliothécaires et leur savoir si précis et éclectique m'ont toujours énormément aidé. En résumé, merci à eux."
C'est une image classique mais qui nous parle à tous, car on le connait bien ce bibliothécaire, on rêve même de lui ressembler. Le problème est que nous n'avions pas l'outil qui permet aujourd'hui la connaissance et la diffusion de cette longue traine. Fallait-il pour autant arrêter de travailler en ce sens et d'accumuler sur nos étagères limités ces livres que personne ne consultait, l'histoire nous le dira. Mais rester aujourd'hui dans le même état d'esprit et refuser de voir se qui se passe autour de nous, je crois que cela ne serait pas pardonnable.
Le livre de Chris Anderson se termine par quelques "règles de la longue traine". Je me suis amusé à essayer de les appliquer au monde des bibliothèques. Cela donne des choses parfois curieuses, mais qui nous interrogent en cette époque de remise en question du modèle traditionnel. Comment mettre en pratique dans notre quotidien les règles de la longue traine ? A bientôt, mais si vous avez des idées avant, n'hésitez pas à nous les faire partager.